Bourdieu

« J’ai eu la joie d’être attaqué, souvent assez violemment, par tous les grands journalistes française, parce que ces gens qui se croient des sujets n’ont pas supporté de découvrir qu’ils étaient des marionnettes »

Pierre Bourdieu, entretien avec Barbro Schultz Lundestam, Collège de France, 1998

J’apprécie la pensée de Bourdieu, j’aime sa posture et son acharnement méthodique à l’exercice de celle-ci. Trop sans doute, même si je n’en épouse pas toutes les idées et théories… Suffisamment pour m’indigner de la manière dont une ribambelle de pseudo-intellectuels (journalistes, philosophes, écrivains, consultants, etc.) se sont attaqués à lui, à sa personne plutôt qu’à ses idées d’ailleurs (ainsi que nous le verrons ci-après), sans doute par désespoir de ne pouvoir se hisser à la hauteur de ses tentatives de compréhension et d’explication du monde. L’effort à fournir était peut-être hors de portée pour ces héritiers de la médiocrité intellectuelle.

Le 30 janvier 1997, Françoise Giroud, à qui l’on doit l’expression « Nouvelle vague » (révolutionnaire !, Quelle vision Express !) et quelques autres petites choses sûrement, du féminisme à l’action contre la faim (avec BHL et Minc, entre autres, que nous retrouverons plus loin, n’a dit avoir trouvé dans les textes de Bourdieu qu’« aigreur et lieux communs ». C’est faire bien peu de cas de la démarche sociologique rigoureuse à laquelle il s’est acharné, écharné même… Mais passons… Giroud affirmait dans La rumeur du monde que « les livres que l’on écarte sont toujours ceux dont on s’aperçoit plus tard qu’on en a justement besoin »…

Encore faut-il se souvenir de leur existence… et les ressortir de l’oubli histoire de ne pas se livrer à des pensées raccourcies telle que celle qu’elle livrait dans le Nouvel Observateur sur la télévision, en 2001, cette télévision qui, selon elle, « n’est pas le reflet de ceux qui la font, mais de ceux qui la regardent ». En termes de pensée raccourcie, ça se pose là.

Pour mémoire, même si je sais m’adresser ici à une défunte, Bourdieu avait écrit en 1996 que « la télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ces droits démocratiques. » (Sur la télévision). Le reflet dont parle Giroud apparaît alors comme un conditionnement entretenu par ceux qui font la télévision, non ceux qui la regardent…

Peu de temps avant elle, un certain BHL, le DHL de la pensée va-t-en-guerre, s’était essayé à la sentence définitive en affirmant « Bourdieu : ce que les années 1960 nous lèguent de plus éculé »… Nous étions en 1996, dans Le Point, et BHL ne digérait sans doute pas le texte de Bourdieu Sur la télévision.

Mais que garderons-nous de vous BHL ? Sans nul doute cette affirmation selon laquelle, dîtes-vous, « la raison du truqueur est généralement la meilleure » (L’idéologie française)… Ceci expliquant votre brillant usage d’un philosophe fictif (créé par Frédéric Pagès), Jean-Baptiste Botul dans votre récent ouvrage De la guerre en philosophie (2010). Nous étions pourtant prévenu, « on écrit avec son intelligence et son inconscient » (Libération, 2007). De là à donner des leçons à Bourdieu… Lui avait  le mérite de ne pas contribuer au déclenchement des guerres injustes…

Vous inventez Bernard-Henri, vous inventez des faits ou prenez pour argent comptant (sans doute un caractère hérité…) de pures inventions, quand on reproche à Bourdieu qu’il n’y a chez lui aucun fait, mais « des diatribes » ainsi que le déclarait Schneidermann sur France 2 en 1999. Encore un qui n’aura pas digéré Sur la télévision et à qui l’on doit cette affirmation grandiose  selon laquelle « On n’a jamais rien à gagner à tenter de créer soi-même un événement (sauf si l’on est BHL aurait-il dû ajouter). L’événement c’est comme la plomberie, une affaire de spécialiste. » (Où sont les caméras ?)

Où est la pensée ?, s’interroge-t-on d’un coup…

Mais, méditons un instant cette pensée miraculeuse…

Et apprécions la pensée de l’écrivain Sollers qui jugeait Bourdieu « mauvais écrivain » (ce qu’il n’a jamais cherché à être… la critique nous apparaît donc non pertinente) et « stalinien typique » (L’Année du Tigre, 1999). La déclaration, au-delà d’être sans fondement aucun, traduit bien l’idée qui est la vôtre, Sollers, que « le programme n’est plus, comme autrefois, la lutte du nouveau contre l’académique, de la subversion contre le croûteux conformiste, mais : il faut de l’art simplifié à tout prix… », comme de la pensée donc !

Affirmer en 1999 que Bourdieu est stalinien, c’est du neuf !, du subversif ! Allons Sollers, quelle mouche t’a piqué ce jour-là ? N’oublie pas, et c’est de toi, « Quand la pierre tombe sur l’œuf, alors malheur à l’œuf. Quand l’œuf tombe sur la pierre, alors malheur à l’œuf »… Souviens-toi de qui était Pierre alors ! Avant que l’orgueil ne t’étouffe…

Cet orgueil qu’Alain Minc, essayiste de génie (sisi, vous allez voir), accordait à Bourdieu entre autres défauts. Voyez plutôt : Bourdieu, ce « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable, et cette litanie à la comtesse de Sévigné pourrait continuer sans fin. » Et d’ajouter : « cet homme a noyauté les réseaux universitaires avec l’intelligence des bolcheviks » (Le Fracas du monde, 2002).

Ah ben, Bourdieu n’est donc pas seulement stalinien, il pense en bolchevik ! Lénine en concurrence de Staline… Mettez-vous d’accord messieurs ! Convoquez BHL pour vous départager ; vous savez, Minc, BHL, celui que vous jugez « le plus prolifique des intellectuels de la fin du vingtième siècle » (Une histoire politique des intellectuels, 2010) !

D’un coup je m’interroge sur la signification du mot « prolifique »…

Mais revenons à Minc.

Ah Minc, père courage, « homme de convictions (…) essayiste que l’on nous présente comme l’incarnation même de l’élite et de son arrogance (…) bête noire des populistes et des imbéciles de tout poil (…)  intellectuel qui passe pour le représentant le plus éminent de la « pensée unique » et donc, si les mots ont un sens, du conformisme politique » (BHL, 1996).

Tu es « d’abord un esprit libre qui n’a jamais craint de prendre des risques et, d’abord, celui d’avoir systématiquement une longueur d’avance sur la plupart de ses contemporains » (BHL toujours). Visionnaire ! Ainsi de ta pensée du capitalisme, Minc : « Le capitalisme, dis-tu, est un pari sur le mouvement : c’est de là que vient le progrès. » Minc(e) alors ! Je suis sans voix.

Et je repense aux lieux communs que Giroud accordait à Bourdieu…

Concluons.

En 2001, Bourdieu s’apprêtait à quitter ce monde, non sans « rappeler à la prudence » tous « les essayistes bavards et incompétents qui occupent à longueur de temps les journaux, les radios et les télévisions » (Contre-feux 2, 2001).

Sans doute la leçon du maître est-elle demeurée lettre morte, puisqu’à peine le cercueil refermé, les paroles assassines ont repris de plus belle, litanie désespérante. Quant à l’omniprésence des nouveaux philosophes et autres essayistes, journalistes, etc. qui perdure, elle ne laisse d’exaspérer les résistants à l’ordre médiocre qu’ils proposent. Aussi ces résistants à la pensée unique médiocre s’acharnent-ils, s’écharnent-ils, en leurs niches de connivence, à demeurer fidèles à l’exigence de pensée/er d’un des intellectuels les plus cités dans le monde…

Et c’est encore à travers les seules critiques de Bourdieu que nous retiendrons peut-être BHL et sa clique… Sans doute, d’ailleurs, réside là leur immense malheur…

BaRT

2 février 2012

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