Sommes-nous représentés ?

En écho et en continuité avec différents articles publiés sur ce blog, je retranscrits ci-après une interview de Loïc Blondiaux, professeur de Science politique à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne, auteur de Le Nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative (Paris, Seuil, 2008) et Pour une 6ème République écologique (Paris, Odile Jacob, 2011, en collaboration)

(l’interview peut-être visionnée sur www.laviedesidees.fr)

1.

Pourquoi la démocratie va mal ?

Je pense que la spécificité de la période actuelle, la période que nous vivons, c’est ce que je pourrais appeler la fin de l’évidence démocratique. De manière très paradoxale, nous avions fini par croire que nous vivions en démocratie ; ce régime inventé à la fin du XVIIIe siècle, contre la démocratie, déléguant le pouvoir véritable d’agir à un groupe de représentants, avait fini par s’identifier à la démocratie.

Or, j’ai le sentiment aujourd’hui que, en quelques sortes, les masques tombent, et que l’on découvre que nous ne sommes pas, et nous sommes de moins en moins en démocratie. Alors pourquoi ?

Parce qu’aujourd’hui on assiste à un dessaisissement du pouvoir politique qui est transféré à des agences, à des pouvoirs qui sont, non seulement opaques, difficiles à comprendre, mais en plus insaisissables – sur lesquels le citoyen n’a absolument aucune prise ; et le politique donne l’impression de ne plus rien gérer sauf quelques dossiers, certains segments de l’action publique puisque le politique continue à mettre en scène son propre pouvoir mais sur des problèmes qu’il crée lui-même. Je pense à la politique de l’immigration, je pense à la politique de la sécurité où il y a une mise en scène de la volonté politique sur des enjeux qui ne sont plus les enjeux fondamentaux.

Alors le fait que nous ne sommes plus vraiment représentés se traduit d’autres manières, me semble-t-il. Nous avons le sentiment de plus en plus que nous ne sommes pas égaux devant la représentation, nous ne sommes pas représentés de la même manière.

Je suis frappé que la thématique du 1% contre les 99%, ou la notion même d’oligarchie qui est en train de s’imposer dans le discours politique tout doucement, est en train de traduire cette inégalité de représentation. Je pense aussi au fait que les catégories populaires, les jeunes, qui votent moins que d’autres catégories, sont beaucoup moins visibles par l’action publique que d’autres.

Cet ensemble de prises de conscience me paraît constituer un tournant, et la critique radicale de la représentation qui est menée par le mouvement des Indignés, qui certes, en France, n’est pas encore particulièrement fort, me paraît participer de ce moment politique intéressant qui nous conduit à réfléchir à nouveaux frais à ce qu’est la représentation, un enjeu que nous avions cessé de considérer comme problématique.

2.

Comment démocratiser la démocratie ?

L’enjeu aujourd’hui, me semble-t-il, c’est de démocratiser la représentation, c’est-à-dire de parvenir à quelque chose qui ressemblerait à un processus de représentation démocratique.

Nous vivions sur une fiction. La fiction était que, en participant à l’élection, tous les cinq ans, d’un grand homme, nous avions une influence sur le gouvernement. Or, cet appauvrissement de la notion même de représentation, me semble-t-il, doit s’arrêter. C’est-à-dire qu’il faut comprendre aujourd’hui le processus représentatif comme beaucoup plus riche que se résumant uniquement à l’élection.

C’est-à-dire qu’il faut multiplier, entre les élections, les épreuves de légitimité. Il faut donner la possibilité, aux citoyens, d’interpeller le pouvoir ; il faut obliger le pouvoir à rendre des comptes. Dans l’idée de représentation, il y a cette idée de restitution de comptes ; il y a cette notion que les anglo-saxons appellent accountability, qui est intraduisible en Français, et qui traduit bien cette nécessité d’enrichir démocratiquement la représentation.

Et puis il y a un enjeu, à mon avis, un enjeu important, qui est un enjeu de participation des citoyens. Face au mouvement actuel, les réactions des citoyens peuvent aller dans des sens très différents et que nous ne maîtrisons pas.

Il peut y avoir la sidération : la sidération c’est la paralysie ; la paralysie de la pensée, et le retour même d’une pensée magique, les marchés étant des formes de gouvernement qui ont beaucoup à voir avec une forme de transcendance sur laquelle on n’a aucune prise.

Il y a la protestation, il y a la contestation ; et je pense que cette crise, évidemment, va déboucher sur un vote protestataire très fort.

Et puis il y a aussi la participation. Ce que nous montrent les Indignés c’est qu’il y a des capacités d’auto organisation, à l’intérieur de la population, et il est évident aujourd’hui que le processus politique doit apprendre de ces expériences d’auto organisation.

Donc il nous faut à la fois, me semble-t-il, une démocratie plus délibérative, au sens où le processus de représentation est un processus de délibération collectif qui inclut le maximum de citoyens et des démocraties, même si pour l’instant la démocratie participative a été plus un mot en France qu’une réalité, un processus de démocratie un peu plus participatif.

3.

Quelles expériences démocratiques ?

Il n’y a pas une mesure à prendre, évidemment. Face à l’ampleur du problème, il y a une combinatoire de mesures, une combinatoire de stratégies.

Je pense qu’il ne faut pas oublier la réforme institutionnelle, la réforme constitutionnelle, la limitation voire même l’interdiction du cumul de mandats qui va de paire avec une réflexion sur ce qu’est la professionnalisation politique.

Je pense que le mal être de la représentation, ou le malaise, est lié à cette hyper professionnalisation de la politique qui crée un certain nombre de problèmes.

Donc n’oublions pas la représentation constitutionnelle, la réforme constitutionnelle qui me paraît tout à fait importante et qui peut, je l’espère, faire en sorte que la distance entre les citoyens et les représentants se restreigne.

Je pense aussi à une combinatoire de dispositifs de démocratie directe avec des dispositifs de démocratie participative. On n’a pas du tout fait attention, et en France on méprise largement ce qui s’est passé en Islande. Alors certes, c’est un petit pays ; c’est un pays très homogène, 300 000 habitants. Mais, l’Islande, qu’a-t-elle fait, au moment de la crise ? Elle a pensé un dispositif constituant dans lequel une assemblée de citoyens tirés au sort a élaboré des projets, a essayé de définir des perspectives qui ont été reprises par un groupe de citoyens ordinaires élus – c’est-à-dire qu’on s’est débarrassé des représentants. Ces citoyens ont consulté sous la forme d’une « wiki constitution » le peuple entier qui a annoté cette constitution, et cette constitution sera soumise in fine au référendum.

Ce mélange de démocratie participative, de débats publics approfondis, et de démocratie directe, qui laisse à chacun la possibilité de peser sur le processus, me paraît aller dans le bon sens. Il y a d’autres expériences au niveau mondial qu’on méconnaît, me semble-t-il, mais qui me paraissent intéressantes.

A bon entendeur !

BaRT

2 réponses à “Sommes-nous représentés ?”

  1. Grégoire dit :

    D’accord à 100%.
    Mais je vois mal les hypers professionnels de la politique abandonner leurs cumuls de mandats, leurs liaisons dangereuses…
    Je ne vois pas quel processus démocratique pourrait bannir ces pratiques de l’autre millénaire, assainir le paysage. Je n’y crois pas un instant. Il n’y a qu’à constater ce qui est servi chaque jour comme non pensées et pseudo débats en pâture à un peuple dont la passion principale, et espoir presque quotidien, c’est la Française des jeux.

    J’suis méchant gratuitement, et je vais de ce pas me faire une petite grille pour ne pas être accusé de condescendance… Demain je serai un salaud de riche!…

    • Grégoire dit :

      Juste une petite couche supplémentaire. Je ne connais pas l’expérience Islandaise “après crise”. En revanche, il me semble que cette petite île s’est vautrée auparavant avec allégresse dans une gigantesque compromission collective, qui a débouché plus qu’ailleurs sur un désastre économique sans précédent. Il y a donc eu un terrible séisme qui aura redistribué les cartes. Rien de tel ici, me semble-t-il… ça ronronne dans l’ensemble… Je suis d’accord avec l’interview que je viens de visionner, mais il me semble avoir entendu régulièrement – et depuis longtemps – ce type de discours. Ne serait-ce pas un principe coopératif à vocation politique qui serait évoqué ici?…

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