« Le sommeil de la raison engendre des monstres. »
Francisco de Goya
« Ce n’est pas seulement pour duper nos enfants que nous les entretenons dans la croyance au Père Noël : leur ferveur nous réchauffe, nous aide à nous tromper nous-mêmes. »
Claude Lévi-Strauss
Quelques temps après la création du Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement*, les journalistes de Jeune Afrique interviewant Brice Hortefeux soulignaient le problème que, selon eux, pose l’intitulé de ce ministère qui associe les termes d’immigration et d’identité. Et l’on aurait d’ailleurs apprécié qu’ils nous disent précisément en quoi cela posait problème selon eux. Toujours est-il que, sans plus de précision, Brice Hortefeux, Ministre en charge dudit ministère leur répondait qu’« Aujourd’hui, si l’on veut réussir l’intégration en France, il faut maîtriser l’immigration. Si l’on évoque les questions d’immigration et d’intégration, cela pose la question de l’identité nationale, c’est-à-dire de l’héritage de notre patrimoine commun et de la préservation de l’équilibre de notre société de demain […] La notion d’identité nationale n’est en aucun cas un concept agressif. Ni même défensif. » (Source : « La grande interview, Brice Hortefeux “Non, la France n’est pas raciste !” » Propos recueillis par François Soudan, Sonia Mabrouk et Elise Colette, in Jeune Afrique, n° 2458, 17-23 février 2008, pp. 24-29)
Au préalable, je souligne la confusion qu’exprime Brice Hortefeux en usant indifféremment des termes de « notion » et « concept ». Si l’identité nationale est une notion, renvoyant alors à une connaissance intuitive, synthétique et assez imprécise (de l’identité nationale) – et si elle n’en désigne pas moins, en une troisième acception de sens commun, un « objet abstrait de connaissance », elle ne peut pas être entendue au sens propre comme un concept, en tant que « représentation générale et abstraite d’un objet ». La première définition demeure de l’ordre du mouvant ; la seconde, le concept, renvoie à quelque chose de bien davantage figé. Certes, dans le langage courant, notion et concept renvoient l’une à l’autre. Mais d’un point de vue scientifique, et il me semble qu’en de telles déclarations aux enjeux politiques et sociaux aussi sensibles, il ne peut en être autrement que l’articulation ne se pose, en aucune façon, en termes d’égalité.
Toujours est-il que je m’interroge sur ce que pourrait être plus précisément cette identité nationale qu’évoque le Ministre et qui donne aujourd’hui lieu à un débat dont chacun aura perçu le rôle d’écran de fumée qu’il représente jeté vulgairement devant la question sociale laissée en souffrance, mais aussi de séduction réaffirmée en direction des nationalistes racistes et xénophobes de ce pays à quelques mois d’élections régionales qui pourraient bien mettre l’hôte de tout ce petit monde qu’est la France éternelle (on fait un discours aux asticots là) en sérieuse difficulté.
Par curiosité, je me suis rendu sur le site officiel du ministère. Mais ce dernier ne nous éclaire pas davantage sur ce qui caractériserait l’identité de la France, une identité nationale française. L’une des quatre missions du ministère, nous apprend-on, est de « Promouvoir notre identité. L’identité française, (qui) est à la fois l’héritage de notre histoire et l’avenir de notre communauté nationale. La Constitution de la Vè République, à son article premier, affirme que “la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion”. La promotion de notre identité est une réponse aux communautarismes et vise à préserver l’équilibre de notre Nation. L’immigration, l’intégration et l’identité nationale sont complémentaires. Elles sont même intimement liées. C’est parce que la France a une identité propre dont elle peut être fière qu’elle a les moyens d’intégrer des immigrés qui respectent nos valeurs et qu’elle peut organiser de façon sereine l’immigration. Enfin, Telle est l’ambition de ce nouveau ministère : lutter contre l’immigration irrégulière, organiser l’immigration légale en favorisant le développement des pays d’origine afin de réussir l’intégration et de conforter l’identité de notre Nation. » (Source : http://www.premier-ministre.gouv.fr) Autant dire, pas grand-chose pour nous aider.
L’identité relève de quelque chose que l’on hérite, des valeurs… Dans une précédente allocution officielle, en date du 1er juin 2007, « Immigration, identité, développement : trois missions étroitement liées », Brice Hortefeux tint à peu près le même langage sur l’idée de promotion de « nôtre » identité (distinguant cette fois-là, soulignons-le, notion et concept, insistant sur le fait que l’identité nationale n’est pas un concept, ce qui selon moi, relève d’une affirmation qui tient davantage au risque qu’il y a de renvoyer celui qui la défend à une position d’extrême droite, plus qu’à une réelle connaissance des termes). Ainsi, précise-t-il, « Cette notion, en devenir permanent, contribue à assurer notre équilibre national. Notre identité est une réponse à la fois à la mondialisation et aux communautarismes […] Cacher notre identité à ceux qui souhaitent s’installer en France reviendrait à renier les valeurs qui ont forgé notre histoire et à accepter l’idée que l’immigration ne soit dictée que par des considérations matérielles. La promotion de notre identité ne révèle strictement aucune hostilité à l’égard des immigrés. Elle n’entame en rien la diversité, elle donne aux étrangers un guide de valeurs républicaines à respecter. L’identité nationale n’est pas un concept, c’est une boussole pour les Français et pour toutes celles et ceux qui aspirent à le devenir. Cette identité passe avant tout par la langue qui doit être promue notamment grâce au réseau des alliances françaises déjà présent dans 133 pays mais qui sera considérablement développé et dynamisé. » (Source : http://www.premier-ministre.gouv.fr)
Une boussole, qui indique le Nord, sans doute ?…
Des valeurs donc, républicaines… une identité qui passe avant tout par la langue… et « réponse à la mondialisation et aux communautarismes » !? Je ne comprends pas. Même si Rachida Dati, toujours lumineuse et clairvoyante quand elle démontre qu’elle ne sait plus d’où elle vient, réaffirme ce jour que le communautarisme mène au racisme… ou une approximation du genre qui montre bien où se situe le débat sur l’identité nationale… certainement pas dans les trois premières « fissures » que Copé nous balance à l’Assemblée Nationale, entre les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes ou les urbains et les ruraux… la quatrième fissure évoquée à travers ces français qui ne se sentent pas français ou une connerie du même tonneau… et qui pointe le seul problème qui préoccupe la droite nationaliste au pouvoir, celui que constitue les Arabes, pire, les Arabes musulmans, communautaristes par excellence. Car, qu’on se le dise pour ces gens de pouvoir, voilà bien la cause première et unique de tous nos maux, du chômage en France en tête, de la pauvreté, de la délinquance… Besson, homme sans idée, sans fierté, sans queue… ni tête !, reprenant le flambeau d’Hortefeux, nous mène à la violence… lui qui renvoie dans un pays en guerre, des Afghans cherchant refuge, asile politique en France et en Angleterre…
Dans une tribune sur l’identité nationale publiée dans Libération le 27 juillet 2007, Brice Hortefeux précisait sa vision de l’identité nationale. Où l’on est en droit de s’interroger alors sur ce que Brice Hortefeux comprend réellement de ce dont il parle : « L’identité, déclare-t-il, se base avant tout sur ce que chacun souhaite apporter à son pays plus que ce dont il peut hériter. Cela ne relève donc plus principalement de l’héritage comme il fut dit et écrit plus tôt. Mieux que le vivre ensemble, il s’agit de bâtir ensemble. C’est cela, désormais, être Français. ». L’héritage relativisé au profit de ce que l’on souhaite apporter… Mais comment évalue-t-on « ce que chacun souhaite apporter » ?
Plus loin, prenant comme exemple Apollinaire qui, rappelle-t-il, « Né d’un père italien et d’une mère polonaise, […], avait choisi le français pour langue et la France pour patrie […] fut engagé volontaire en 1914 pour défendre un pays qui était le sien par l’amour qu’il lui portait », Brice Hortefeux insiste sur le fait que « Le devoir de mémoire ne suffit plus, il faut aussi le devoir de servir. » Servir par amour, sans doute… Devoir de mémoire, devoir de servir… Mais quelles valeurs encore ?… (Source : http://www.premier-ministre.gouv.fr)
Plus loin encore, reprenant les propos de Gaston Kelman**, Brice Hortefeux affirme « qu’en créant ce ministère, nous reconnaissons, officiellement, pour la première fois, que l’immigration est constitutive de notre identité. Ce ministère permet de retisser le lien qui s’est distendu entre nation et immigration. » Qu’est-ce donc que ce lien entre des notions telles que la nation et l’immigration ? En quoi l’immigration est-elle constitutive de l’identité de la France ? Montrez-le nous Monsieur le Ministre, ici nous sommes d’accord ! Il ne s’aventurera pas davantage…
Essayons-nous ici à préciser une définition de « l’identité nationale ». Nous devinons que le terme d’identité renvoie ici spécialement à ses deuxième et troisième acceptions de sens commun : « caractère de ce qui est un », c’est-à-dire l’unité, d’une part, et, dans une acception relevant de la psychologie, en parlant d’une personne, « caractère de ce qui demeure identique à soi-même », ou d’une culture, « identité culturelle : ensemble de traits culturels propres à un groupe ethnique (langue, religion, art, etc.) qui lui confèrent son individualité », d’autre part ; ajoutons également « le sentiment d’appartenance d’un individu à ce groupe ».
Ce que ne dit pas le sens commun, c’est que l’identité ne peut-être conçue autrement que comme un processus (une notion en devenir permanent), et non un simple état, ce qui nous ramène du côté de la notion (mouvement) davantage que du concept (figé). Autrement dit, l’identité n’est pas donnée une fois pour toute, qu’elle soit nationale ou autre. Elle s’élabore dans le temps.
Le dictionnaire souligne également, à travers les différentes acceptions du mot identité, combien celle-ci renvoie à la fois au collectif et à l’individuel. L’identité apparaît alors comme un processus interactionnel. L’identité que chacun se construit est liée à des identités collectives, de groupes, voire à une identité nationale. Cette dernière nous invite alors à nous interroger sur le terme « nation ». Le dictionnaire de sens commun renvoie à différentes acceptions : la nation désigne, en premier lieu, un « groupe d’hommes auxquels on suppose une origine commune » ; elle désigne ensuite un « groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun ». Cette acception nous ramène à l’identité, en son caractère d’unité, et pose également une prise de conscience qui s’accompagne d’une volonté : les individus formant la nation sont conscients de ce fait et veulent le vivre ensemble. (peut-être est-ce ici que réside le « devoir de servir » ?) Ceci nous ramène notamment à l’idée de socialisation, d’apprentissage (enseignement de l’histoire, de la culture… intériorisation des valeurs et modèles singuliers de la nation dans laquelle les individus sont nés). Une troisième acception renvoie à la dimension proprement politique de la nation : « groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini ou un ensemble de territoires définis, et personnifiée par une autorité souveraine ». (La nation c’est encore « l’ensemble des individus qui composent ce groupe »)
Mais la nation, aujourd’hui, est davantage qu’une seule organisation politique, l’expression d’une communauté de mémoire, de culture. Ainsi doit-on l’entendre lorsque Brice Hortefeux souligne que l’identité française est « à la fois l’héritage de notre histoire et l’avenir de notre communauté nationale. » (Source : Jeune Afrique) L’idée d’héritage qui renvoie directement à l’idée de patrimoine, à l’idée alors de sa sauvegarde. Le patrimoine qui a, en passant, la même racine étymologique que le patriotisme*** … que l’on voudrait raviver aujourd’hui, tant il est vrai qu’il a pu fondé l’identité nationale de la France au temps des affrontements guerriers ou de la naissance des nations. Servir son pays ! Le retour de l’enseignement de la Marseillaise à l’école participe de cet élan, avec en arrière fond, toujours, l’idée de précaution… prenons garde, en bon père de famille, en bon Père de la Nation, de l’avenir de nos enfants, de nos compatriotes…
Ainsi du discours du Président à Périgueux : « Dans le monde d’aujourd’hui, l’affirmation des valeurs morales, l’énonciation de règles de comportements applicables à tous, sont une absolue nécessité. Cette instruction civique et morale prévoit notamment l’apprentissage des règles de politesse ou de courtoisie (l’altercation du Président au salon de l’agriculture renvoie cruellement au défaut de politesse ou de courtoisie qui caractérise, en un stéréotype finalement à peine exagéré, les Français – il y a aussi le désormais célèbre «viens l’dire en bas si… »), la connaissance et le respect des valeurs et des emblèmes de la République française : le drapeau tricolore, ce n’est pas faire du nationalisme que d’apprendre à nos enfants à respecter le drapeau tricolore, la nation qui est la leur, Marianne, l’hymne national, à l’écoute duquel nos enfants devront se lever. Dans les conceptions qui sont les miennes, l’hymne national ne se siffle pas, le drapeau pour lequel nos anciens sont morts, on se lève quand on écoute l’hymne national. Ce sont des conceptions qui existent dans beaucoup d’autres démocraties sans que personne ne s’en offusque. Ce sont des repères. Ce sont des valeurs. A l’écoute de tout ceci, nous aurons une école ouverte sur le monde et la cité. Cet enseignement présentera également, pour les plus grands, les règles élémentaires d’organisation de la vie publique et de la démocratie : le refus des discriminations de toute nature, la démocratie représentative, l’élaboration de la loi, les enjeux de la solidarité nationale… C’est dans ce cadre que s’inscrira l’initiation des enfants à ce que fut le drame de la Shoah en leur confiant la mémoire d’un des 11 000 enfants victimes de cette tragédie. Il s’agit d’une démarche contre tous les racismes, contre toutes les discriminations, contre toutes les barbaries, à partir de ce qui touche les enfants, c’est-à-dire une histoire d’enfant qui avait leur âge. C’est d’autant plus nécessaire, Mesdames et Messieurs, que les survivants de cette époque tragique de notre histoire vont disparaître, parce que le temps est le temps, les témoins ne seront plus là. Les témoins, cela ne se reproduit plus. Ce sont nos propres enfants qui, de génération en génération, se transmettront ce souvenir. Un jour, on a voulu tuer des enfants de leur âge, au nom d’idées barbares, au nom d’idées inadmissibles. Un jour, il y a eu des fautes qui ont été commises, en Europe et dans notre pays. Les enfants doivent porter la mémoire de cela, parce que ces enfants seront demain des adultes. » (Source : Discours de M. le Président de la République sur l’école et la réforme de l’enseignement primaire, au Théâtre Odyssée à Périgueux en Dordogne, 15 février 2008, http://www.elysee.fr))
L’identité nationale, être français, se dire français, ce serait donc aujourd’hui, partager cet héritage commun : le devoir de mémoire, le devoir de servir, au rythme d’un hymne, sous les couleurs… des valeurs, dites-vous ? Quelles valeurs ? Je vois là des symboles, tout au plus, et non partagés encore ! Point de valeur, non. Décidément, il serait bon que nos dirigeants revisitent le dictionnaire. L’héritage, c’est aussi la langue nationale, qu’il faut défendre farouchement, si l’on en croit le Président Sarkozy qui fait de « la maîtrise de notre langue », une « priorité absolue » (charité bien ordonnée commence par soi-même, et « si y en a qu’ça les dérange »), « parce que si l’on ne parle pas notre langue, c’est difficile d’espérer progresser. Le vocabulaire est un instrument de liberté ; l’orthographe, par quoi notre langue se tient debout ; la grammaire, qui est le commencement de toute pensée qu’il faut débarrasser de l’invraisemblable charabia dans lequel on l’a enveloppée et qui l’a rendue presque aussi incompréhensible pour les enfants que pour les parents […] toutes ces disciplines seront remises à l’honneur. Sans parler de la pratique du langage texto, je suis terrifié lorsque j’en reçois un. Il faut voir ce qu’est la langue texto pour le français. Si on laisse faire, dans quelques années on aura du mal à se comprendre. Non, écoutez, ce n’est pas un retour en arrière, c’est un instrument de liberté, pour un citoyen, de savoir parler sa langue, de savoir l’écrire, d’avoir des idées de la grammaire, et des idées de l’orthographe. Excusez-moi, avant toute autre chose, si l’on veut faire des citoyens français, et si l’on veut donner une chance à nos enfants, il faut qu’ils sachent lire, écrire et compter. Ça c’est le but et le rôle de l’école primaire et nous allons y arriver. Nous voulons quoi ? Nous voulons que l’enfant apprenne. Apprendre, c’est une démarche rigoureuse d’appropriation qui doit commencer très tôt : aussi n’avons-nous pas oublié l’école maternelle. Il s’agira d’en faire le lieu d’un véritable apprentissage de la langue orale. Car il est impossible d’apprendre à lire et écrire, tout aussi impossible de compter et de calculer, si l’on ne sait déjà parler correctement. » (Source : Discours de M. le Président de la République sur l’école et la réforme de l’enseignement primaire, au Théâtre Odyssée à Périgueux en Dordogne, 15 février 2008, http://www.elysee.fr)
Mais l’identité nationale française est sans doute bien d’autres choses encore, relevant de nos pratiques quotidiennes, de notre mode de vie, touchant autant aux habitudes alimentaires qu’aux modes de participation à la vie sociale, commune, depuis les salutations jusqu’aux pratiques électorales, à commencer par le vote, et renvoyant alors à une autre idée, celle de citoyenneté. Dominique Schnapper, dont la réflexion s’articule à ces questions de Nation, de citoyenneté, d’identité, rappelle, après Montesquieu, l’idée de hasard qui nous vaut, la plupart du temps, notre appartenance nationale : « Je suis nécessairement homme, disait Montesquieu, et je ne suis français que par hasard ». « Mais, nous dit Dominique Schnapper, ce hasard objectif conduit à une nécessité : nous intériorisons progressivement le fait d’être Français, qui devient une dimension de notre propre identité ».
L’identité individuelle est liée à l’identité du groupe d’appartenance. « Le sentiment d’appartenance nationale, explique-t-elle, est l’une des multiples dimensions de l’identité de chacun, au même titre que l’identité religieuse, sexuelle, familiale, sociale, régionale, ou que les références historiques supranationales ou infranationales. Nous possédons tous une composante nationale de notre identité. »
Ainsi des éléments qui constituent la culture pour les anthropologues, relevant des dimensions de la vie quotidienne, de l’ensemble des modes de vies : le rapport à la cuisine, le rapport au temps, les formes de rites de passage (mariage, annonce des naissances qui varient d’une culture à l’autre…)… La culture anthropologique coexiste avec une « culture savante » : nous partageons une même langue. « Au-delà d’un même instrument de communication, c’est une façon commune de concevoir le monde, d’organiser et de présenter ses idées, d’utiliser certains concepts. La langue est un moyen de se référer à une tradition savante commune et, en quelque sorte, un mode de pensée particulier » (Source : Dominique Schnapper, « La nation, hasard ou nécessité ? », in Sciences Humaines, hors série n°15, décembre 1996-janvier 1997, pp. 38-41).
Martine Fournier souligne que l’appartenance nationale « consiste à inscrire dans le présent l’histoire dont on a hérité. L’identité n’est pas immuable, elle se crée, elle évolue et, plus encore, elle se nourrit du passé. Nous ne savons pas exactement qui nous sommes, mais nous en avons une idée à partir de laquelle nous construisons notre identité ». (Source : Sciences Humaines, hors série n°15, décembre 1996-janvier 1997, p. 41) Mais qu’est devenu l’apport de l’autre ? Ce souhait qu’évoque le Ministre.
L’identité, telle que je peux la percevoir dans ce qui vient d’être posé, relève d’un sens restreint, tourné vers l’intérieur. Or plus encore que tout ce qui vient d’être dit, l’identité française « s’est constituée par un multiséculaire processus de francisation, c’est-à-dire d’intégration de peuples et d’ethnies extrêmement diverses », comme le rappelait Edgar Morin en 2002, et « dans ce processus, la Révolution française a apporté à la fraternisation un fondement volontariste et spirituel. La France, sans cesser de demeurer un être terrestre, devient un esprit commun dès que les représentants de toutes les provinces déclarent solennellement leur volonté d’être français, lors de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790; de plus, la Déclaration des droits de l’homme introduit l’idée d’universalité dans le code génétique singulier de l’identité française. Ce qui signifie que le ressourcement français, quand il est pris dans cette logique historique, n’est pas un processus de rejet et de fermeture. Le XX siècle a vu la francisation se poursuivre dans le cadre intégrateur de la III République, à partir d’immigrants venus des pays voisins. La République institue alors les lois de naturalisation qui permettent aux enfants d’étrangers nés en France de devenir automatiquement français et facilitent la naturalisation des parents. L’instauration, à la même époque, de l’école primaire laïque, gratuite et obligatoire permet d’accompagner l’intégration juridique par une intégration de l’esprit et de l’âme. » (Source : Le Monde, 3 mai 2002, sur les élections et la lepénisation qui, affirmant la préférence nationale, « constitue une rupture avec les principes de la République et l’universalisme français. »)
Qu’enseigne-t-on aujourd’hui de l’autre (l’Autre) à l’école, usine à citoyen modèle, sous le contrôle étroit d’un Etat laïque (encore que… morale civique, morale religieuse… la France a du mal à se départir de cette séparation de l’Eglise et de l’Etat, en témoignent encore les récentes allocutions présidentielles. Pourtant, il suffirait de souligner, et ce n’est plus à démontrer, combien l’influence de la religion sur l’identité nationale a été réelle et a évolué. « Longtemps, dit René Rémond, on n’était français que si l’on était catholique. Puis une rupture est intervenue, à la Révolution. Certaines valeurs du christianisme, comme la personne, la liberté, l’ouverture sur le monde, sont restées au cœur de l’identité nationale, mais sous une forme sécularisée. Et aujourd’hui, le pluralisme et l’acceptation de la liberté religieuse font partie intégrante du corps de doctrine de l’identité nationale » (Source : Marie-Françoise MASSON, Denis PEIRON, « Comment se construit l’identité nationale », in La Croix, 14 mars 2007, http://www.la-croix.com)
Mais quelle ouverture sur le monde offre-t-on ? L’identité nationale, quand elle se cantonne à ses symboles (Marseillaise à tue-tête), quand elle se nourrit du rabâchage étatique des grands épisodes de l’Histoire****, des grands Hommes, dont la pensée est trahie ou asservie chaque discours davantage (Jaurès en tête), n’offre point d’appui au citoyen ordinaire confronté à l’autre, celui qui ne l’est pas ou souhaite le devenir, celui qui aime la France ou ne l’aime pas. Ce n’est que dans la confrontation permanente des différences que s’élabore infiniment notre identité.
A bon entendeur !
BaRT – février et novembre 2009
* néologisme
** Gaston Kelman, est né au Cameroun il y a 50 ans. Titulaire d’une licence bilingue de l’université de Yaoundé, il a continué une partie de ses études en Grande-Bretagne, puis en France en obtenant un 3e cycle d’urbanisme. Il a exercé pendant 10 ans des fonctions de directeur de l’Observatoire du Syndicat d’Agglomération Nouvelle de la ville d’Evry. Il est aujourd’hui consultant au sein d’une association qui milite pour l’intégration des migrants noirs. Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Paris, Max Milo, 2004, 10-18 2005, Au-delà du noir et du blanc, Paris, Max Milo, 2005, 10-18 2007, Parlons enfants de la patrie, Paris, Max Milo, 2007 (http://www.maxmilo.com)
*** La racine commune renvoie au Père, mot issu du latin pater, patris « père », « fondateur », « vieillard », puis « Dieu » en latin chrétien […], terme de respect […], et désignant le père chef de la famille et représentant de la lignée […], le père protecteur, le garant du patrimoine, le patron… plus loin le compatriote, le patriote qui défend l’héritage de la patrie…
**** sur les usages de l’histoire par Nicolas Sarkozy, je renvois au Comité de vigilance sur les usages de l’histoire, « L’histoire par Nicolas Sarkozy. Le rêve passéiste », in Vacarme, n° 40, 2007 (http://www.vacarme.eu.org/article1339.html)


























